RAFAEL CHVOLES - www.jmuseum.lt

Rafael Chvoles (né en 1913 à Vilnius – 2002 à Paris) est l’un des peintres juifs lituaniens les plus célèbres.

R. Chvoles, qui a commencé à dessiner dès son enfance, a organisé ses premières expositions à vingt ans et a fait partie du rassemblement d’écrivains et artistes modernistes « Jung Vilne ».

Rafael Chvoles a passé les années de la Seconde Guerre mondiale en Union soviétique, et à son retour dans sa ville natale de Vilnius, il a réalisé qu’il avait perdu sa famille, un grand groupe d’amis et son foyer.

Rafael Chvoles a passé beaucoup de temps à documenter la ville détruite, à photographier et peindre les ruines d’anciens bâtiments juifs importants, tels que la Grande Synagogue de Vilnius et l’Institut YIVO.
Bien que R. Chvoles fût un peintre respecté à Vilnius pendant l’entre-deux-guerres, son style de peinture était considéré comme contraire aux règles de l’art réaliste social durant la période soviétique. Il quitta Vilnius pour Varsovie et y s’impliqua dans la vie culturelle des Juifs, et fut élu président du Comité culturel de la communauté juive polonaise. Après dix ans passés à Varsovie, l’artiste dut de nouveau déménager, cette fois à Paris, où il vécut le reste de sa vie.

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1. UNE JEUNESSE DANS LE VILNIUS DE L'ENTRE-DEUX-GUERRES

Le destin de Rafaël Chwoles1 dans l'histoire de la peinture lituanienne du XXe siècle a été inégal : le peintre s'est produit sur la scène de la peinture du Vilnius de l'entre-deux-guerres et de l'après-guerre, mais, parti en Pologne en 1959, il a été condamné à l'oubli, comme tous ceux qui avaient fui le « paradis » soviétique, même son dossier personnel a « disparu » des archives de 'Union des peintres de la RSS de Lituanie. Le peintre Augustinas Savickas le mentionne en 1966 dans une étude sur le paysage dans la peinture lituanienne comme un représentant de la « pléiade des paysagistes expérimentés de Vilnius »', mais plus tard son œuvre a été oubliée. L'historien de l'art Vladas Drèma est le premier à s'en souvenir dans un livre publié en 1991 sur 'iconographie du Vilnius disparu3. L'œuvre du peintre ne reviendra dans sa ville natale qu'après sa mort. Après le rétablissement de l'indépendance de la Lituanie, des expositions des œuvres de Chwoles sont organisées dans le Vilnius du début du XXIe siècle. Ce travail de recherche est une étude de cas qui dévoile le destin d'un peintre juif de Vilnius et de son œuvre des années 20 a la fin du XXe siècle, vivant dans différentes villes et pays, différentes sociétés, différents régimes et différents milieux artistiques. _'objectif de cette étude est de décrire l'évolution de l'œuvre de Rafaël Chwoles, et de montrer comment les différents contextes et approches de l'identité culturelle juive l'ont influencé. Son œuvre a e é comme une recherche de Jérusalem, la quête de ses origines, de son identité et de sa vocation, tandis que la Jérusalem de Lituanie est devenue dans la vie du peintre de Vilnius une terre promise e perdue, où il a toujours souhaité revenir dans ses œuvres.

Rafaël Chwoles naît le 25 mars 1913 à Vilnius, dans une famille juive traditionnelle. Son père Moshe Chwoles (-il. 11) et sa mère Chava Bruskina sont religieux et observent les coutumes du juda1·sme. Son père a une activité associative4, il exerce divers métiers, il essaie plusieurs fois d'ouvrir un magasin, mais ne réussit pas dans le commerce. Il connait le métier de peintre5, et peint des enseignes de magasins et d'ateliers photos. Ce travail attirait particulièrement e petit Rafaël : il est même réprimandé par son père pour avoir repeint sur une enseigne et l'avoir abîmée. Rafaël, surnommé par sa famille « Folia », est l'aîné et grandit avec cinq sœurs : Sonia, Helena, Rivka, Rachel et Chvola dite « Lialia » (il. 111). La famille vit au cœur même de la vieille ville : dans une maison au n° 4 de la rue Vokieci(l, puis, lorsque Rafaël est déjà adolescent, ils déménagent dans la maison en maçonnerie construite par le grand-père Salomon Boruch Szweliowicz-Chwoles au n° 10 de la rue Jeziorna (aujourd'hui Küdru)6. La maison se trouve près de la rivière Vilnia, à côté du marché aux poissons du quartier de Safjaniki7. Aujourd'hui ce quartier n'existe plus, il a été totalement détruit après la Seconde Guerre mondiale et, à sa place, une section de la rue Maironio a été construite au niveau de l'actuel marché Tymo. Auparavant, ce quartier qui montait sur la colline du monastère des Missionnaires était traversé par les rues Safjan et Küdru, il était densément construit de petites maisons en bois. Les juifs pauvres vivaient ici, et le quartier lui-même avait mauvaise réputation depuis l'époque de l'Empire russe, car les autorités tsaristes avaient autorisé les maisons closes uniquement dans ce quartier de Vilnius. Toutefois, c'était aussi un endroit particulièrement pittoresque dans la vallée de la Vilnia, d'où le relief s'élève fortement dans toutes les directions. Au sud-est, il y avait beaucoup de verdure avec le parc du monastère des Missionnaires et ses étangs, les verts jardins de la rue Subaciaus couronnés par les magnifiques tours baroques des églises de !'Ascension et du Sacré-Cœur de Jésus. En montant depuis Safjaniki sur la colline en direction du nord-ouest, on se retrouvait directement dans la vieille ville, et du côté du nord-est il suffisait de traverser le pont sur la Ville nia et on se retrouvait directement dans le vieux quartier d'Uzupis. Les scènes curieuses et pittoresques de sa ville natale se sont incrustées dans le cœur de Chwoles sa vie durant.

 Rafaël est un enfant de la guerre. Né à la veille de la Première Guerre mondiale, il grandit dans le Vilnius de la guerre et de l'après-guerre. Même si la ville n'a pas souffert des combats, le désordre de la guerre, la famine, les réfugiés, les ordonnances et les réquisitions de l'occupation ont totalement épuisé la ville et ses habitants. Le jeune garçon grandit dans une ville déchirée par les conflits militaires et politiques : en septembre 1915, le pouvoir de l'Empire russe est remplacé par le pouvoir allemand du Kaiser et, après le retrait des autorités allemandes en 1918, des combats commencent pour le contrôle de Vilnius entre les Polonais, les Lituaniens et les bolcheviks. En février 1918, les Lituaniens proclament l'acte de rétablissement d'un État indépendant avec Vilnius comme capitale ; en janvier 1919, la ville est occupée par des légionnaires polonais puis, quelques jours plus tard, par les bolcheviks qui la déclarent capitale de la République communiste de Lituanie et de Biélorussie, la Litbel. Vilnius passe de main en main. Des persécutions contre les Juifs accompagnent les actions militaires : les autorités tsaristes les accusent d'espionnage pour les Allemands et les obligent à se retirer dans le territoire russe ; puis, en avril 1919, l'armée polonaise organise un pogrom, accusant les Juifs d'avoir soutenu les bolcheviks ; le nombre de Juifs diminue donc continuellement dans la ville8.

Enfin, après le putsch d'octobre 1920 du général Lucjan Zeligowski et des élections, Vilnius est officiellement rattachée en 1922 à l'État polonais rétabli. Une période de paix s'installe dans la ville. Le petit Rafaël ne pouvait pas comprendre ces événements, mais il grandit dans un endroit mouvementé et à une époque troublée.

Sa jeunesse s'écoule dans le Vilnius de l'entre-deux-guerres, une ville multiethnique et multiconfessionnelle. Selon les données statistiques polonaises, au début des années 30, 66 % de Polonais, 28 % de Juifs, 4 % de Russes, 2 % de Biélorusses et 1 % de Lituaniens vivent dans la ville9. Chwoles murit dans un environnement qui a de profondes traditions de cohabitation entre religions et peuples différents ainsi qu'une expérience douloureuse des conflits. Pendant l'entre-deux-guerres, Vilnius devient le centre d'une entité administrative de la Pologne, une voïvodie, mais son économie se développe lentement, le chômage, la crise économique et la pauvreté sévissent dans la ville. Officiellement, la culture et la langue polonaises dominent. Il y a beaucoup de manifestations et d'attaques antisémites. Cependant, la vie religieuse et culturelle des Juifs pendant l'entre-deux-guerres est indépendante et très vivante ; il y a de nombreuses associations religieuses et laïques, des institutions associatives, culturelles, politiques et caritatives ainsi que des établissements scolaires, et la presse prospère. Le Vilnius de l'entre-deux-guerres se fait connaître comme un centre mondial de la culture yiddish.

Rafaël étudie dans un héder, une école primaire religieuse où il fait connaissance avec l'enseignement de la Torah et du Talmud, puis il étudie au lycée des sciences humaines de Vilnius avec un enseignement en yiddish, il le termine en 1931. En même temps, il suit des cours du soir à l'École des métiers artistiques, fondée par la Société des peintres de Vilnius"' et située au n° 5 de la rue Sv. Onos (il. 1v). Même si son père n'approuve pas le choix de la profession de son fils, souhaitant le protéger du dénuement qui menace les peintres, Rafaël est fermement décidé. li termine cette école après sa réforme en 1934. u La spécialité de Rafaël est la peinture décorative, il a comme enseignants des artistes de Vilnius expérimentés connus Marian Kulesha (1878-1943), diplômé de l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg et Eugène Kazimierowski (1873-1939), diplômé des Académies des beaux-arts de Cracovie et de Munich lui enseignent la peinture ; Zygmund Packiewicz (1870-1936), diplômé de l'École de l'art industriel de Cracovie, la peinture décorative.

Plus tard, il suit des cours privés chez des peintres de Vilnius.Il fréquente l'atelier du peintre Moshe Leibowski (1876-1942) qui avait étudié à Paris au début du XXe siècle, il suit aussi des cours chez Alexandre Szturmann (1869-1944) qui avait terminé l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg et enseigné au studio de peinture de la Faculté des beaux-arts de l'Université de Vilnius Stefan Bathory. Selon l'écrivain Salomon (Shlomo) Belis-Legis, Chwoles a aussi étudié chez Ber Zalkind (1879-1944)12 qui s'est perfectionné avant et après la Première Guerre mondiale à Paris. Ces peintres sont des admirateurs de la peinture française de la fin du XIXe -début du XXe siècle et ils inculquent à Chwoles leur orientation artistique : la création postimpressionniste, inspirée de l'observation de la nature.

La vie du jeune peintre n'est pas facile, il travaille pour vivre comme peintre sur des chantiers de construction et dans un atelier de reliure, pourtant il n'abandonne pas l'art. Chwoles débute comme artiste peintre en 1933. Il expose en mars 1933 lors d'une exposition dans le salon d'art d'Abba Szapira, aménagé dans le bâtiment du cinéma « Eden» au n° 18 de la rue Didzioji'3• En octobre de la même année, il participe à une exposition de peintres juifs de Vilnius de différentes générations'', et en novembre à l'exposition du groupe Jung Vilne (Jeune Vilnius en yiddish).'5 Entre 1922 et 1939 est en activité à Vilnius le groupe Jung Vilne, composé des écrivains Chaïm Grade, Avrom Sutzkever, Salomon Belis-Legis, Elchanan Vogler, Shmerke Kaczerginski, et Leiser Wolf, des peintres Sheina Efron, Hadasa Gurevich, Rachel Suckever, Rafaël Chwoles, Moshe Levin, Leiba Zameczek, Moshe Vorobeichic, Bencion Michtom, etc. C’est une association de jeunes hommes de lettres et peintres juifs, la majorité de ses membres est issue des couches pauvres de Vilnius, le prolétariat, c'est pour cette raison qu'ils sont unis par des idées de gauche, une attention et une compassion pour les pauvres, et le désir d'une égalité sociale. La plupart d'entre eux sont impliqués avec Chwoles dans l'activité de la gauche, ils distribuent des tracts illégaux et défendent publiquement les droits de leurs compatriotes injustement condamnés. Les membres du groupe ne suivent pas tous le même programme artistique, mais la majorité d'entre eux combinent l'héritage traditionnel et le folklore juifs avec les tendances modernes de l'art. Dans le Vilnius de l'avant-guerre, le groupe développe une activité ambitieuse et controversée : il organise des discussions publiques, des spectacles, des soirées littéraires et des expositions, il publie son almanach Jung Vi/ne, dont les trois numéros furent confisqués par les autorités en raison de leur contenu politique. Les jeunes artistes discutent du futurisme russe et de l'expressionnisme allemand, ils admirent la peinture française moderne et les tableaux des postimpressionnistes Paul Cézanne, Vincent Van Gogh et Pierre Bonnard. Selon la spécialiste du groupe Joanna Lisek, Â « pour les artistes de Jung Vilne, l'attitude anti-traditionnaliste est étrangère à l’art ; au contraire, ils sont lias par un respect pour la littérature et la culture yiddish, allie à la capacité d'assimiler les réalisations de l'art contemporain. Leurs Ouvres unissent des éléments de la tradition et de l'innovation. Elles sont marquées par les crises de la civilisation européenne et le pressentiment de la catastrophe qui la menace, mais elles ne constituent pas un reniement de l'héritage des époques antérieures ».6

L'année 1935 est exceptionnelle pour Chwoles. En février-mars, il participe à une exposition du groupe Jung Vilne, où il obtient un prix pour le meilleur portrait « Le Garçon clochard »7 En août, le Congrès international des Etudes judaïques, organisé par l'Institut scientifique juif (VIVO), a lieu à Vilnius. Cree en 1925 à Vilnius, l'Institut avec des filiales à New York et à Varsovie emménage dans les années 30 dans un nouveau bâtiment au 18 rue Vivulskio dans le quartier de Naujamiestis. C'est là qu’a lieu en 1935 le Congrès mondial de l'Institut scientifique juif, des manifestations importantes de la vie artistique juive sont organisés à cette occasion. Marc Chagall vient de Paris à Vilnius pour présenter une exposition de son œuvre sur des thèmes bibliques et faire des conférences sur la situation et les perspectives de l'art juif. Une exposition des jeunes peintres juifs de toute la région, à laquelle participe Chwoles constitue un événement important du congrès. Son œuvre attire l'attention de la presse et des connaisseurs : venus de Paris, le célèbre peintre de l’école de Paris Mané-Katz, qui avait étudié dans sa jeunesse à Vilnius, fait l'éloge des travaux de Chwoles. 18 Rafael commence à être considéré comme le peintre le plus connu du groupe Jung Vilne. Il participe activement aux manifestations du groupe et crée les décors des soirées littéraires. La personnalité de Chwoles a mûri grâce au milieu artistique de Jung Vi/ne, les rencontres et les événements publics du groupe. Il fréquente aussi le restaurant de la bohème « U Welfki », situé à l'intersection des rues Vokieëil. / et tydl. /, où se réunissent les artistes, les écrivains et les intellectuels juifs, et où se déroulent en permanence des discussions.

En 1936, Chwoles est accepté dans la Société des peintres juifs de Vilnius et devient tout de suite membre de son conseil d'administration (il. v). La Société est dirigée par Moshe Leibowski, son adjoint est Jacob Sher, son secrétaire Salomon Bialogurski, et son trésorier Rafaël Chwoles qui est élu un an plus tard secrétaire de la Société. Le noyau de la Société des peintres juifs de Vilnius, créée en 1924, comprend les peintres de la génération plus ancienne Moshe Leibowski, Ber Zalkind, Jacob Sher et Ben Zion Zuckerman. '9 Ils font la promotion d'une œuvre basée sur l'identité nationale juive, développent l'art juif à Vilnius et organisent des expositions, mais ils regardent de haut leurs jeunes collègues de Jung Vilne, avec un regard critique, didactique, moralisateur et paternaliste. L'arrivée de la nouvelle génération, les conflits et les contradictions entre les différentes générations illustrent la diversité et la maturité de la vie artistique des Juifs de Vilnius. Le jeune Chwoles est reconnu par les peintres des deux générations, il participe activement tant aux manifestations de Jung Vilne qu'à la Société des peintres juifs de Vilnius.

2. SES PREMIÈRES OEUVRES

Les expositions du groupe Jung Vilne sont organisées dans différents endroits de la ville (salle Kreingel, bibliothèque Syrkine et ailleurs). Le groupe emménage en 1937 dans de nouveaux locaux au 21 rue Pylimo, appelé passage Bunimoviciaus, où a lieu en 1938 la première exposition entièrement consacrée à Chwoles ; il y présente une centaine de ses œuvres. Hélas, ces œuvres n'ont pas survécu, il reste par hasard un seul tableau de Chwoles de cette première période de l'avant-guerre. Il s'agit de l'aquarelle « Cabane» (il. 1), représentant l'intérieur d'une maison paysanne, peinte de façon limpide en 1937, probablement non loin de la petite ville de Turgeliai, où la famille de Chwoles passait ses vacances en été. '0

Toutefois, la ville est au cœur de l'œuvre d'avant-guerre du peintre. La thématique de vieille ville domine dans ses tableaux et, de ce point de vue, il n'est pas une exception : dans l'œuvre et les expositions des peintres juifs les vues des quartiers juifs dominent pendant l'entre-deux-guerres. Ce n'est pas un hasard si les peintres de Jung Vilne organisent en 1927 une exposition intitulée « De la cour de la synagogue à la rue Stikli »21, c'est en outre la seule exposition thématique qui regroupe des peintres avec des approches artistiques différentes. Le groupe Jung Vilne choisit comme emblème un élément typique de l'architecture de la vieille ville : l'arche surmontant une ruelle étroite. Ce symbole de Vilnius traversera toute l'œuvre de Chwoles. Les vues de la vieille ville, habitée par des Juifs, sont appréciées de ses professeurs les peintres Moshe Leibowski, Ber Zalkind. Ce dernier non seulement peint, mais il prépare un cycle de gravures, publié en 1927 dans une collection de cartes postales « Ghetto juif de Vilnius » (Vilner Yidishe Geto). Traditionnellement, les habitants de Vilnius n'utilisaient pas le mot « ghetto » pour définir les quartiers juifs de la vieille ville ; ce nom venait des villes d'Europe occidentale, où les Juifs, à la différence de Vilnius, vivaient regroupés sur un territoire clos. Dans la première moitié du XXe siècle, les quartiers juifs de Vilnius commencent à être appelés « ghetto » par les écrivains et les intellectuels venus d'Occident", et les artistes locaux suivent leur exemple. Membre du groupe Jung Vilne, le peintre et photographe Moshe Vorobeichich (Moï Ver) poursuit ses études d'art en Allemagne, dans l'école novatrice du Bauhaus, puis il publie en 1931 à Berlin un album de photographies intitulé « Un Ghetto à l’Est : Vilnius ».23 Grâce aux photographies et à la maquette constructiviste du livre, Vorobeichic donne à voir une magnifique représentation de l'ancienne vieille ville de Vilnius et de ses habitants. Le thème de Vilnius domine aussi dans la littérature juive de cette époque, et le poème de 1923 de Moshe Kulbak « Vilnius » est alors considéré par les membres de Jung Vilne comme un chef-d'œuvre fascinant.

Habitée par les Juifs, la vieille ville est aussi le principal objet de création du jeune Chwoles, mais il faut noter que le peintre s'inté-resse peu à la beauté de la vieille ville et à l'esthétisation romantique des siècles passés. Le critique d'art Ben Zion Kitz dans un article consacré à l'exposition de Chwoles en 1938 caractérise son œuvre comme représentant « l'orientation sociale-humaine et la forme impressionniste ». '4 Le critique définit ainsi les tendances de sa pein· ture : « Avec un pinceau, il parle de la dure vie dans la lumière triste et de la lumière limpide dans le ciel attractif, des pâles rayons du soleil et des sombres cellules de la prison, ainsi que des hautes tours noires des églises qui occultent les espaces azurés et ensoleillés.

Regardez ses cours et ses vues du ghetto. Il est amoureux de son quartier (Uzupis et Safjaniki). C'est notamment là que vit une grande partie des Juifs pauvres ; il y a aussi ici une partie du ghetto juif, mais d'un tout autre caractère et d'un toute autre coloris : de petites maisons en bois affaissées et les restes délabrés de cours juives sur les berges de la Vilnia. Chwoles es peint de manière soulignée avec amour, mais il faut noter que la tour d'une église surplombe toujours l’ensemble ». 2s

Ainsi, le peintre n'idéalise pas la vieille ville qui est pour lui indissociable de la pauvreté, de la misère et de l'inégalité largement répandues dans les quartiers juifs. Les vues de la vieille ville de Chwoles, peintes dans un style impressionniste, sont socialement engagées. Utilisant des phénomènes physiques, les contrastes de l'éclairage et l'opposition entre la lumière et l'obscurité, le peintre exprime sa spiritualité : le ciel et la lumière apparaissent comme des symboles du bien dans une ville d'ombres et d'obscurité. Dans les tableaux de Vilnius de Chwoles se reflète aussi le rapport contradictoire du peintre avec le catholicisme qui se traduit par les images des églises : leurs hautes tours surplombent la ville, recouvrant de leurs puissantes silhouettes sombres la lumière et le bleu du ciel.

La tendance à un engagement social est aussi dans les natures mortes et les portraits présentés à l'exposition de Chwoles en 1938. « Dans les natures mortes Chwoles nous parle du travail et de la pauvreté, il parle du chômage, des musiciens de rue et des prisonniers, nous ne savons même pas à quoi ils ressemblaient, mais nous sentons leur présence dans les chaussures déchirées, les fleurs et le pain au hareng. Oui, l'art de Chwoles est social, et il cherche à souligner ce côté. C'est pour cette raison que ses études sont si poignantes, les têtes des enfants si caractéristiques et les portraits remplis d’émotion ». 26 Parmi les portraits de l'exposition de Chwoles, il y a également une représentation de lui-même, le provoquant « Autoportrait au mégot » qui souligne un ego juvénile révolté. Dans la nature morte « Les barreaux », Chwoles traduit le sombre quotidien de la prison, en peignant les objets à travers les barreaux d'une fenêtre. En 1935, lors de l'exposition organisée à l'occasion du congrès de l'Institut VIVO, son tableau « Nature morte », représentant les ruines d'une prison, est reconnu comme l'œuvre la plus intéressante de toute l'exposition ».'7

Les tendances de l'œuvre de Chwoles peuvent être illustrées par une remarque de Joan na Lisek concernant l'ensemble des membres de Jung Vilne: « ... dans les œuvres du groupe apparaissent les problèmes de la réalité sociale et politique polonaise toujours plus graves des années 30, manifestant clairement leur identité nationale. Les sympathies de gauche et le radicalisme social, voire même les espoirs communistes, des membres du groupe s'entremêlaient avec la peur du chaos révolutionnaire ainsi que l'aversion à l'effusion du sang et au trouble public qui pouvait se transformer en pogroms contre les Juifs. Nous pouvons considérer Jung Vilne comme l'expression de l'état de la jeune génération juive. L'œuvre du groupe témoigne de la crise d'identité d'une génération dont l'enfance s'est déroulée pendant les années de la Première Guerre mondiale et l'adolescence avec la constitution d'un État polonais indépendant. L'œuvre du groupe reflète les tensions internes entre la recherche d'une identité juive et les doutes sur les possibilités et l'utilité de s'intégrer à la culture non-juive qui les entourait ». 28 Chwoles, comme les autres membres de Jung Vilne, se rebelle dans son œuvre contre la réalité de cette époque, mais il se tient en même temps à l'écart de la vie artistique polonaise même s'il participe avec ses professeurs polonais à l'exposition de la Société des peintres indépendants de Vilnius en 1935.

En juillet 1939, sort à Kaunas l'almanach en yiddish Naje blater (Nouvelles pages) qui présente les jeunes écrivains et peintres juifs de Vilnius et de Kaunas. Cette première publication commune témoigne d'une autre orientation possible pour la communauté juive de Vilnius : l'unité entre de jeunes artistes juifs vivant dans différents pays, la Lituanie et la Pologne. C'est une publication de qualité polygraphique élevée, illustrée par des reproductions d’œuvres ; Rafaël Chwoles y participe par son tableau « Nature morte » (il. v1). L'œuvre, peinte de façon claire et impressionniste, se caractérise par l'originalité inattendue de la nature morte : le peintre pose un vase de fleurs à l'extérieur sur les marches d'une maison, et, à côté, il juxtapose une paire de chaussures de femme laissée par hasard et un peu usée ainsi qu'une assiette de lait pour le chat. Comme dans ses autres natures mortes, le peintre évoque les gens à travers les objets : dans ce cas, l'habitante de la maison, sa nature féminine, l'émotion d'une journée ensoleillée, les petits plaisirs de l'été. Par ces arrangements d'objets, Chwoles crée de petites études pleines d'émotion sur la vie des hommes et leurs traces dans le quotidien.

Dans le Vilnius de l'avant-guerre se forme l'orientation moderniste du peintre : l'autonomie de la forme artistique de l'œuvre par rapport à la réalité, le culte de la couleur et du pictural, un principe subjectif et émotionnel, et un engagement à gauche. Pendant l'entre-deux-guerres, ses travaux sont montrés non seulement à Vilnius mais aussi à Bialystok et Varsovie. Ses tableaux à contenu social « Garçon clochard » et « Manifestation » sont affichés dans l'exposition permanente du musée VIVO à Vilnius, tandis que le tableau « Constructions » est acheté en 1937 par le collectionneur Goldreich pour sa collection d'art privée à Tallinn. '9 Avant la guerre, Chwoles émerge comme un peintre original et très prometteur et un activiste de la vie artistique juive qui a devant lui 'un bel avenir potentiel à Vilnius. L'histoire et son destin ont pris une autre tournure.

3. LES ANNÉES DE GUERRE

Lorsqu'en 1939 l'Allemagne et l'Union soviétique se partagent l'Europe orientale par le Pacte Molotov-Ribbentrop, la Pologne revient à l'Allemagne et la Lituanie à l'Union soviétique. En septembre 1939, l'Allemagne envahit la Pologne tandis que l'Union soviétique, après avoir franchi la frontière polonaise, occupe Vilnius et sa région. Selon le Traité d'assistance mutuelle entre l'Union soviétique et la Lituanie, la Lituanie récupère sa capitale historique Vilnius en échange du déploiement de l'Armée rouge sur son territoire. Plus tard suit l'ultimatum de l'URSS de 1940, des élections fictives sont organisées en Lituanie et le pays devient « volontairement » une république de l'URSS. Des changements politiques secouent de nouveau Vilnius : l'administration polonaise est remplacée en septembre 1939 par les soviétiques, puis par les Lituaniens en octobre et enfin par le pouvoir de la Lituanie soviétique en juillet 1940.

Comme de nombreux jeunes Juifs de gauche, Chwoles entretient l'espoir d'une nouvelle vie socialement plus juste et, pour cette raison, il a de la sympathie pour l'ordre soviétique et il s'implique dans l'activité culturelle. Lorsque l'Armée rouge occupe la région de Vilnius en 1939, Chwoles est engagé pour travailler dans la ville de Vileïka (aujourd'hui en Biélorussie) au Département de l'art du district de Vileïka. Il travaille en même temps comme assesseur du tribunal populaire de Glubokoye, et il dirige en 1940 l'école des arts plastiques auprès de la Maison de l'art populaire de Vileïka. Il y enseigne les matières artistiques et participe à des expositions. En juillet 1940, ses tableaux de la vieille ville de Vilnius sont envoyés de Minsk à une exposition de l'art biélorusse à Moscou.30 Cette année-là, Chwoles vit entre Vilnius et Vileïka, il épouse à Vilnius Mariana, une femme engagée à gauche, Rafaël et Mariana attendent alors un bébé. En juin 1941, l'armée nazie occupe Vilnius et la Lituanie soviétique est coupée de la Biélorussie. Chwoles était alors parti à Minsk à l'occasion de l'inauguration d'une exposition, il est évacué au dernier moment en URSS avec l'armée soviétique en retraite. Sa femme quitte après lui Vilnius pour l'exposition, mais les nazis l'arrêtent en chemin, elle est alors emprisonnée et, selon les récits des témoins, sauvagement torturée à mort.31

En été 1941, une des plus grandes catastrophes de l'histoire de Vilnius commence : l'Holocauste des Juifs. En septembre 1941, les nazis créent le ghetto de Vilnius, où sont emprisonnés les habitants juifs de la ville. Le terme neutre de « ghetto » qui signifiait avant la guerre le territoire habité par les Juifs deviendra à partir de cette date le nom du lieu de leur martyre. Ils sont emmenés du ghetto dans la forêt de Paneriai près de Vilnius, où toute la communauté juive est systématiquement exterminée jusqu'en 1943, c'est-à-dire environ 70 000 personnes. À peine quelques milliers ont survécu. Les parents et trois sœurs de Chwoles sont morts dans le ghetto, seules deux sœurs, Rivka et Sofia, ont réussi à s'échapper.32

Grâce à l'heureux hasard d'un voyage à Minsk, Chwoles a évité la catastrophe. Il se retrouve en Russie soviétique, mais des années difficiles l'attendent. Il est engagé dans un bataillon de construction ferroviaire en Russie profonde, dans l'oblast de Gorki, où il fait un travail physique difficile et épuisant dans des conditions inhumaines et où il souffre de la faim. Il est encore plus tourmenté par les nouvelles qui lui parviennent sur la mort de sa femme, le ghetto de Vilnius et les rumeurs sur le destin atroce des Juifs, avec, parmi eux, des proches et des amis du peintre. Durant la guerre, le découragement et la dépression l'envahissent. La vie de Chwoles devient plus facile lorsque la chef de la maison de la culture l'embauche comme peintre après avoir appris sa profession (il. VII). Dans le village de Krasnyje Baki, oblast de Nijni Novgorod, Chwoles dessine les portraits des chefs du prolétariat et des décors de spectacles. Il illustre les manifestations de la maison de la culture et il peint pour les femmes locales d'après des photographies les portraits de soldats partis au front. Celles-ci le rémunèrent avec du lait et autres denrées alimentaires qui l'aident à survivre. Il ne reste presque rien des travaux du peintre de la période de la guerre, seulement des blocs-notes de dessins et quelques aquarelles : un portrait « Garçon »; celui-ci, pensif, est peint librement et avec sensibilité (il. 2).33 On a conservé également deux tableaux représentant des femmes travaillant dans la verdure des champs et respirant l'harmonie de la nature et la nostalgie de la quiétude d'avant-guerre (il. 3, 4).

Sa rencontre avec la chef du club Maria Ponomareva est déterminante pour Chwoles ; elle devient sa deuxième femme, leur fils Alexandre naît en 1944 et Milij en 1951. Maria, qui a des dispositions littéraires, vit à Moscou après la guerre et travaille comme journaliste.34 Pour cette raison, Rafaël doit s'installer dans la capitale de l'URSS, il participe en 1946 à une exposition de peinture et de sculpture à Moscou, et peint d'agréables paysages de cette ville (il. 45). Toutefois, il se sent seul en Russie sans son milieu artistique et il veut rentrer chez lui

4. DANS LE VILNIUS DE L'APRÈS-GUERRE / Une ville massacrée

Chwoles rentre à Vilnius en 1945. La maison de ses parents rue Küdru est détruite, c'est pour cette raison qu'il emménage chez sa sœur Rivka au 131 rue Tilto.35 Après s'être enfuies du ghetto, les sœurs de Rafaël, Rivka et Sofia, se sont cachées pendant la guerre dans Vilnius et ses environs, elles ont souffert de la faim 1 ont travaillé comme domestiques chez des gens et ont été plus d'une fois démasquées, mais elles sont pourtant restées en vie. De retour, Chwoles ne retrouve plus ses proches et ses amis, et sa ville natale est méconnaissable. La vie misérable des Juifs de l'entre-deux-guerres, que le peintre ressentait et représentait dans ses œuvres, s'était terminée de façon épouvantable : les nazis et leurs hommes de main lituaniens avaient exterminé les Juifs de Vilnius et, en libérant la ville, l'armée soviétique avait détruit leurs lieux d'habitation. Les quartiers situés entre les rues Domininkonu, Gaono, Stikliu, Didzioji et Vokieciu ont le plus souffert : les habitants de Vilnius disaient que rien qu'à cause du nom de la rue Vokieciu ( « rue des Allemands »), l'artillerie russe avait très violemment bombardé les quartiers proches de cette rue. Pourtant, ce n’étaient pas des Allemands qui y vivaient, mais des Juifs ; leur centre spirituel et religieux le plus important se trouvait là : la Grande synagogue, le « Klois du Gaon », la bibliothèque Strashun, la yechiva de Ra mail, tout ce pour quoi Vilnius était connu comme la Jérusalem de Lituanie. Lorsque Chwoles voit ces ruines, il comprend qu'il doit les fixer : « immortaliser les ruines était mon objectif. Je les regardais comme des documents historiques et ethnographiques. J'errais jour et nuit dans les décombres et j'ai fait des centaines d'esquisses pour les utiliser plus tard ».36 Les spécialistes de l'art de l'Holocauste ont attiré l'attention sur le fait que l'approche documentaire, inhibant les émotions insupportables, caractérise tout de suite après la catastrophe la création des peintres qui ont vécu ce traumatisme.37Témoigner et documenter, telle était leur mission la plus importante. Chwoles dessine, peint et photographie entre 1945 et 1947 des paysages de ruines (il. v111-x1). Il peint surtout à la gouache et rassemble peu à peu ces tableaux en une série appelée « Ghetto de Vilnius ».38

Les tableaux les plus impressionnants dans la série « Ghetto de Vilnius » sont les images des décombres de la Grande synagogue, magnifique édifice du XVIIe siècle. Dans les ruines, la bimah aux formes baroques, d'où était lu le Pentateuque (il. 51 7)1 est toujours là, bien conservée. Les puissants murs de la Grande synagogue sans toit ont des trous à la place des fenêtres et les galeries des arcades brisées (il. 8, 91 10); les passages voutés qui entouraient la synagogue ne mènent plus nulle part, car les bâtiments qu'ils reliaient ont été détruits (il. 111 12, 13). Toutefois, en hiver, des congères de neige recouvrent la cour de la Grande synagogue, masquant les décombres, lui apportant quiétude et apaisement (il. 20). Chwoles peint les ruines en hiver, au printemps et en été, observant les modifications apportées par la nature : une ruelle abandonnée de la vieille ville est déjà recouverte par l'herbe, car personne n'y vit ni ne s'y promène plus (« Rue morte », il. 17) ; la neige recouvre les tas de décombres et les structures brisées des escaliers, des balustrades et des auvents, transformant une image effrayante en une élégie aux tons rouges et jaunes (il. 21).

Plusieurs artistes de cette époque peignent et photographient les quartiers du ghetto et les décombres de la Grande synagogue d'après-guerre : Mecislovas Bulaka, Bronius Uogintas, David Labkovski, Naum Alpert, Sofija Urbanaviciüté-Subaciuviené, Jan Bufuak. Mais le rapport de Chwoles avec ces lieux est tout autre : c'est un lieu qu'il connait depuis qu'il est petit et où la vie bouillonnait encore hier. Ce cycle de Chwoles n'a jamais été montré à Vilnius, seuls quelques-uns de ses travaux sont exposés dans des expositions publiques après la guerre. Le cycle est présenté une seule fois, à Varsovie en 1959, dans l’exposition « Motifs du ghetto de Vilnius ». Dans le catalogue de cette exposition, l'auteur lui-même donne à ses tableaux des noms, non pas abstraits comme cour de Vilnius ou du ghetto, mais concrets : cours de Ramai ! Seufert, Zelda et Klots, ruelle de Gitke-Toibes, synagogues de Zainvel, des fabricants de cercueils et des bronzeurs, etc. Les études de Chwoles immortalisent de nombreux lieux de la vieille ville qui a disparu à la suite de ses habitants et dont même les noms ont sombré dans l'oubli. Aujourd'hui, cette topographie a disparu, seule une infime partie des principales rues (Lyd l/, Mèsini l/ ) existe encore ; ont disparu en même temps leurs labyrinthes compliqués de cours, de passages et de maisons reliées par des arcades qui faisaient le charme médiéval de ces quartiers. Aujourd'hui, un sentiment étrange saisit l'habitant de Vilnius qui connaît bien la ville en regardant les œuvres de Chwoles : il ne peut pas identifier les lieux, il a le sentiment de regarder une ville étrangère, inconnue. Après la guerre, les décombres des quartiers de la rue Vokiecil/ ont été enlevées, la rue a été très élargie, rebâtie et appelée rue Muziejaus conformément sur le plan urbain général soviétique, tandis qu'un jardin d'enfants est apparu à l'emplacement de la Grande synagogue.39

En peignant ces paysages urbains, Chwoles pense à ses compositions futures. Le peintre non seulement dessine mais aussi photographie les ruines, où il ne reste plus de la maison de prière du Gaon que la carcasse de fer de l'entrée ainsi qu'un escalier montant, menant nulle part (il. x111). Il a utilisé ce motif dans le tableau « Ruines de la synagogue du Gaon (Réflexion) » (il. 15), en y intégrant la figure du Juif éternel figé dans les décombres : la figure du Juif éternel submergé par la douleur de la catastrophe. Il a l'idée de peindre un triptyque sur le thème du ghetto et dessine une esquisse de sa composition : il place les « Ruines de la synagogue du Gaon » sur la partie droite du triptyque, il représente ce qui reste de l'intérieur de la Grande synagogue au milieu et la cour étroite des Juifs à gauche (il. XII) ; cependant il ne donne pas corps à ce projet dans un tableau.

Dans les tableaux de Chwoles, les ruines du ghetto sont vides. Il n'y a personne, seules apparaissent au hasard une ou deux silhouettes. Dans l’étude « Extermination », le peintre fixe la silhouette de dos d'une femme debout dans une cour en ruines (il. 22). Cette silhouette prend un sens plus général : seule survivante, elle regarde figée sa maison, dont les habitants ont été tués, et seuls restent des bâtiments les murs et les ouvertures des fenêtres, les gravats sont recouverts de mauvaises herbes. Chwoles utilise ce motif métaphorique dans ses tableaux ultérieurs sous différentes variantes, et la figure d'un enfant apparait à côté de la femme dans les ruines. Il faut continuer à vivre.

Tout comme la Grande synagogue était le foyer religieux traditionnel des Juifs, l'Institut scientifique juif (YIVO) était le symbole de la culture yiddish moderne, le centre de la vie intellectuelle. Le bâtiment de l'institut, situé au 18 rue Vivulskio à Naujamiestis, a eu le même destin que la Grande synagogue : il a été dynamité. Chwoles fixe ces décombres : il ne reste de la maison que les marches de l'escalier en fer saillantes et quelques murs près d'une cheminée (il. 26, 27, 28). La guerre a aussi détruit l'allée de verdure qui recouvrait le bâtiment, mais le peintre remarque un arbre survivant tordu et déchiqueté, et il l'inclut dans son tableau : l'arbre mutilé étreint l'édifice mutilé.

Les tableaux des décombres de Vilnius, peints par Chwoles, sont présentés dans les expositions d'après-guerre comme l'empreinte de l'occupation fasciste en Union soviétique, sans mentionner leur identité historique et juive. Une telle interprétation est dictée par les idéologues soviétiques qui ne sont pas du tout concernés par la disparition du Vilnius juif ; au contraire, ils continuent sa destruction. Après une vague d'antisémitisme en 1949, la lutte contre l'identité juive se renforce fortement en Union soviétique. Toutes les organisations juives sont supprimées. Les écrivains juifs survivants Salomon Belis-Legis, Abraham Suckever, etc. ont sauvé directement des décombres pendant les premières années après la guerre les documents et les livres, et ils ont stocké ce patrimoine au Musée juif. Mais le musée est fermé en 1949, une partie de ses fonds est dispersée dans d'autres musées et bibliothèques, et une partie est mise au rebut. Le directeur du Palais des livres de Lituanie Antanas Ulpis cache les rouleaux de la torah, destinés à être détruits, dans les réserves, risquant pour cela la déportation en Sibérie. Tout de suite après la guerre, la communauté juive a érigé avec son argent un monument à Paneriai en mémoire des personnes assassinées avec des inscriptions en russe et en yiddish : il est enlevé en 1952. Les décombres de la Grande synagogue, sont restés en l'état toute une décennie, il était possible de la reconstruire, mais elles sont balayées de la surface de la terre en 1955. Les autorités soviétiques ciblent aussi le cimetière juif qui n'a pas souffert de la guerre. Ce qui reste du cimetière historique de Snipiskès, qui ne sert plus, sur les berges de la Neris est détruit en 1955. Chwoles réussit à dessiner des vues de celui-ci. Le tableau « Cimetière juif de Vilnius » (il. 60) représente le plus célèbre monument du cimetière : le mausolée de la tombe du Gaon, entouré des troncs de vieux arbres et couronné par la tour du château de Gediminas, sur l'autre rive de la Neris. Par cette perspective, le peintre relie les personnalités historiques : le sage juif de Vilnius avec le fondateur de la ville. Le cimetière juif de la rue Olandt,1 est fermé en 1948 et est définitivement détruit en 1961. Chwoles l'immortalise aussi dans ses dessins et sa peinture (il. 62). Il choisit de représenter les monuments à la mémoire des Juifs tués à Vilnius : la tombe des membres du Bund, victimes de la Révolution de 1905 (il. 63), la pierre tombale de l'écrivain Aron Vaiter (-il. 59). Celui-ci est mort lors d'un pogrom contre les Juifs en 1919 au moment de l'occupation de Vilnius par l'armée polonaise du général Zeligowski. En 1922, l'architecte David Rosenhaus a conçu le monument de Vaiter en choisissant non pas une plaque traditionnelle mais une forme moderne de pierre tombale : une sculpture tridimensionnelle représentant un aigle avec une aile brisée (il. xIv). Chwoles aime représenter ce monument expressif et dynamique et il le reproduit plus d'une fois en utilisant diverses techniques. Le cimetière juif de la rue Oland t,1 à Vilnius a été détruit à l'époque soviétique, et une partie des pierres tombales est utilisée de façon barbare pour l'aménagement de la ville : la construction des marches des escalier du Palais des bâtisseurs, de la Bibliothèque de la République et du Palais des syndicats. Les signes de l'identité juive détruite ont ainsi été sauvegardés dans les tableaux de Chwoles.

A côté des chroniques des ruines du ghetto, la vieille ville restante apparait aussi dans ses travaux d'après-guerre : continuation de l'œuvre d'avant-guerre du peintre, fragments d'architecture peints avec sensibilité. Il aime particulièrement la « Petite cour italienne » de la maison du 32, rue Pi lies avec son arcade Renaissance, autrement appelée la « Synagogue des cordonniers » depuis l'avant-guerre, et il crée plusieurs variantes de ce motif (il. 31). Il peint les faubourgs de Vilnius : les rayons clairs du soleil tombent à travers les feuilles des arbres et l'alternance de lumière impressionniste scintille sur le terrain de la maison du musée Alexandre Pouchkine à Markuciai, dans la vieille demeure en bois entourée par le parc (il. 34, 35). Le tableau « Faubourgs de Vilnius avec l'église des Missionnaires » est l'œuvre d'après-guerre du plus grand format de Chwoles (1948, il. 32). Un panorama ensoleillé s'ouvre du côté de la rue M. Dauksos: une cour de la vieille ville, des petites bâtisses collées les unes aux autres de façon désordonnée avec de nombreux perrons, escaliers et rambardes. Le tout est couronné par des collines vertes et par les élégantes tours baroques de l'église des Missionnaires. Cette œuvre montre une grande partie de Vilnius, mais beaucoup plus souvent le peintre choisit les rues étroites de la vieille ville : il « recrée » l’étroit « Vilnius. Petit marché devant l'ancienne synagogue » d'avant-guerre (il. 33), il peint de pittoresques ruelles avec des arches (il. 57). La sensation d'un espace fermé, étroit et resserré est caractéristique de l'œuvre du peintre se rapportant à Vilnius, elle rend compte avec précision du caractère de la vieille ville et de son visage médiéval spécifique. Les véhicules, en particulier les camions, passaient difficilement dans les rues étroites avec des voutes basses, c'est pour cette raison qu'après la guerre de nombreuses arches des rues de Vilnius ont été détruites et ont disparu de la vieille ville, ne subsistant que dans les tableaux. Le peintre devient le chroniqueur de l'ancienne ville détruite et disparue.

Chwoles est de ces artistes qui ne peuvent pas vivre sans la compagnie d'amis, le milieu bohème, les rencontres et discussions intellectuelles permanentes, l'humour juif plein de finesse, accompagné d'un verre d'alcool. Le peintre a un sens de l'humour, souvent noir, exceptionnel, il est donc très apprécié parmi les artistes et il se sent très bien en leur compagnie. Pendant la période de l'avant-guerre, son cercle d'amis comprenait ses camarades du groupe Jung Vilne et les membres de la Société des peintres juifs de Vilnius, mais il les a perdus pendant la guerre. Moshe Leibowski, Ber Zalkind, Jacob Sher, Hadasa Gurevich, Rachel Suckever, Ben Zion Zuckerman, Alexandre Szturmann et beaucoup d'autres sont morts. Une poigné d'amis de ce groupe bohème se réunit dans le Vilnius de l'après-guerre, les peintres que Chwoles fréquente sont Alexandre Bogen, Boris Rabinovich, Naum Alpert et Moshe Rosenthal. Chacun de ces peintres à sa propre histoire de survie : Alexandre Bogen a fui Vilnius et est devenu partisan. Tout comme Chwoles, Boris Rabinovich et Naum Alpert (-il. xvII) originaires de Vilnius ainsi que Moshe Rosenthal de Kaunas ont survécu en se retirant en Union soviétique. Après la guerre, Chwoles est ami avec des Écrivains yiddishs survivants notamment Abraham Suckever, Salomon Belis-Legis, Elchanan Vogler, ainsi qu'avec Hirsh Osherowitch originaire de Kaunas et Josef Kotliar venu lui de Kharkov. Dans le Vilnius d'après-guerre, Chwoles peint une galerie de portraits d'hommes de lettres : Elchanan Vogler, Josef Kotliar, Hirsh Osherowitch, et le partisan Bolek Mirkine. Ces artistes juifs sont liés par des traditions, la vie d'avant-guerre, l'expérience de la guerre et la tragédie de !'Holocauste. Vilnius est le foyer ou ils sont retournés après la guerre, mais tous l'abandonneront dans les décennies qui suivent.

chwoles@gmail.com